Modernisme ou modernité ?

Publié le 13 novembre 2010 par Jean-Baptiste Noé

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  • On entend beaucoup parler de la modernité. Que ce cache-t-il derrière ce concept ? Un petit détour par l’époque de Léon XIII peut-être utile pour comprendre la distinction entre modernisme et modernité.

  • Les hommes éprouvent le besoin de se rassurer, et une façon de satisfaire ce besoin est de créer des étiquettes. Commodes étiquettes politiques, généralement accordées en fonction de quelques critères vagues, qui permettent de savoir quoi penser d’une personne, sans même avoir besoin de connaître sa pensée ; surtout quand ces étiquettes classent le monde en deux catégories, celle des bienfaiteurs de l’histoire, et celle des mauvais héros. Depuis la Révolution française la coutume impose que l’on classe les personnes entre droite et gauche, entre monarchistes et républicains, entre conservateurs et modernistes. Cela fonctionne à plein. Sauf quand une personne sort trop ostensiblement de sa catégorie, ou bien qu’elle émet des idées qui peuvent recevoir plusieurs étiquettes à la fois. Dans ces cas l’intelligence s’emballe car il devient difficile de classifier et d’étiqueter. Une des questions posées aujourd’hui est celle de la modernité. Qu’est-ce qui est moderne et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Etudier l’action du pape Léon XIII est une bonne faàon d’appréhender cette question.

    Au pape Léon XIII une étiquette lui fut rapidement adjointe, qui permet de fixer le prix du produit en fonction de son adhésion supposée à la modernité ; car en ce siècle de science et de raison il faut être absolument moderne.

    C’est pourquoi il est nécessaire d’analyser cette notion si cruciale pour la compréhension du pontificat de Léon XIII. A la lecture de ses encycliques sur la liberté, sur l’Etat, sur les relations entre la foi et la raison, il peut être tentant de placer Léon XIII dans la catégorie des conservateurs, voire des réactionnaires . Pourquoi ? Parce que cela ne semble pas correspondre à la vision moderne de l’homme. Du reste Léon XIII lui-même a condamné à plusieurs reprises le modernisme, se plaçant en cela dans la droite ligne de son prédécesseur, Pie IX, dont l’encyclique Quanta cura attaque de plein front les erreurs modernes . Cette encyclique est suivie du fameux Syllabus qui se veut le répertoire de toutes les erreurs modernes, de toutes les positions qu’un chrétien cohérent ne peut pas admettre. Léon XIII, comme Pie IX, est donc un pape anti moderne. Cela signifie-t-il qu’il est capable de vivre avec son temps ? Quand, en 2000, Pie IX fut béatifié, cela a suscité de très vives réactions dans la communauté intellectuelle mondiale. Ce qui a surtout beaucoup choqué c’est qu’on le béatifie en même temps que Jean XXIII, le bon pape Jean, le pape du concile Vatican II. Que l’on associe ainsi un pape étiqueté conservateur et un pape étiqueté progressiste, voilà qui fut insupportable à beaucoup. Mais si Jean-Paul II les a associé est-ce justement parce qu’ils étaient opposés, comme le chaud et le froid, ou bien parce qu’ils étaient unis ? Dans l’esprit du pape qui a souhaité leur béatification y avait-il une opposition si irréductible entre la vision du monde de Pie IX et celle de Jean XXIII ? Et quand Roncalli fut élu et qu’il prit le nom de Jean , ce nom si ancien dans l’Eglise, si archaïque même, pouvait-on imaginer qu’il serait classé parmi les modernes quelques années plus tard ?

    Léon XIII pape anti moderne ? C’est pourtant lui qui a amené à revoir les relations diplomatiques Est / Ouest en sortant du cadre ancien de l’opposition Grecs / Latins, pour faire prendre conscience du cadre nouveau croyants / incroyants. Alors, pape archaïque peut être mais qui comprend le sens du monde qui l’entoure. De même, est-il moderne quand il demande aux séminaires et aux universités de revenir à la théologie de Thomas d’Aquin ? Un théologien du Moyen Age qui semble bien loin des préoccupations du XIXe siècle. Sauf que la pensée de ce philosophe permet de comprendre et d’aborder les graves problèmes que pose l’époque contemporaine. Là aussi il y a peut être un archaïsme, mais c’est une marche arrière pour mieux affronter le présent. Dans sa vie pastorale d’évêque de Pérouse il combat les sociétés secrètes et il s’oppose aux libéraux. Donc c’est bien un prélat ancien. Et pourtant, simultanément, il soutien des œuvres sociales de grande importance, construction d’écoles, d’hospices, aide à la modernisation du réseau routier et ferroviaire. Ne sont-ce pas là des signes de modernité ? Il s’oppose à la disparition des Etats de l’Eglise, il s’y oppose quand il est évêque, et avec encore plus de force quand il est pape. Or beaucoup disent que cette disparition s’inscrit dans la logique de l’histoire, que c’est la modernité qui veut cela, que c’est la marche du temps et qu’il est stupide de s’y opposer. Cette opposition farouche le classe donc du côté des réactionnaires, de ceux qui prennent la vague de l’histoire à rebours. Mais n’est-ce pas le même pape qui écrit Rerum novarum et qui enjoint les catholiques français à ne pas rejeter les institutions de leur pays ? L’analyste alors peut se sentir brouillé : Léon XIII est-il ou non un pape moderne ?

    Si l’on ne peut trancher c’est que le débat est mal posé. Qu’est-ce que la modernité ? Ce n’est pas ce qui va vers l’avant, ce qui conduit nécessairement au progrès des peuples et à la félicité. La modernité est une notion bien plus complexe. Le terme vient de modernus, qui signifie « ce qui est récent », « actuel ». Le terme de modernité n’apparaît qu’en 1823, et c’est Balzac qui est un des premiers à l’employer. Baudelaire le reprend en 1856 pour l’appliquer à l’esthétique : la modernité c’est la mode, ce qui est éphémère et qui passe. Quand au modernisme, c’est Huysmans qui forge ce mot, en 1889. Est moderne ce qui est nouveau, mais surtout est moderne ce qui provoque une rupture avec le passé, et c’est bien là que des problèmes peuvent apparaître pour l’Eglise. De quelle nouveauté parle-t-on ? Quelles ruptures cherche-t-on à faire apparaître ?

    Léon XIII est très clair sur ce problème, et nous avons vu qu’il a abordé cette question notamment lors de la réflexion sur le modernisme. Oui, l’Eglise est moderne, dans le sens où le message qu’elle apporte est toujours nouveau. Le message du Christ est valable pour tous les hommes et pour toutes les périodes de l’histoire. Les Evangiles sont toujours nouveaux car ils sont toujours à découvrir et à connaître. Mais il est bien évident que le pape ne peut pas accepter une rupture, c’est-à-dire une coupure, avec un passé qu’il faudrait rejeter pour adhérer à d’autres idées : en matière de foi il n’y a pas de rupture possible, il n’y qu’une continuité. Le dépôt de la foi est intangible, l’Eglise ne peut pas le modifier, elle n’en n’a pas le pouvoir, seul Dieu peut le faire. Le dépôt est intangible, ce qui peut en revanche changer c’est la façon de présenter le message. Oui, dans la présentation du Christ il est bon de s’adapter aux techniques et aux problématiques de son temps ; c’est la différence essentielle qu’il y a entre le dogme et la discipline, différence que nous présentions plus haut. Léon XIII n’est donc pas moderne, au sens ou il refuse toute rupture, mais il est bien moderne dans le sens où il adhère pleinement aux nouveautés de son temps pour diffuser le message du Christ ; ce sont là ces choses nouvelles qu’il aborde avec passion.

    Il peut écrire une encyclique sur les erreurs modernes , mais à aucun moment il ne condamne la modernité, d’ailleurs ce terme, pas plus que celui de modernisme, n’apparaît dans son encyclique. Si dans ce document il condamne ouvertement le socialisme, qu’il qualifie très gentiment de « peste mortelle » nous serions donc légitimement amenés à le classer à « droite » ou parmi les « réactionnaires ». Pourtant sa mise en garde intellectuelle amène aussi à se détourner des idéologies centrées sur l’Etat et niant l’individu, idéologies qui donnent le national socialisme des années 1920 en Allemagne, et le fascisme en Italie, deux modes de pensées classées « à droite ». Si Léon XIII condamne l’origine de ces pensées, c’est donc qu’il n’y adhère pas, et dans ce cas, par le jeu du positionnement politique, c’est « à gauche » qu’il faudrait le classer, mais voilà qui n’est pas logique avec ce que nous avons dit précédemment. Alors, où situer Léon XIII ?

    Le problème c’est que nous sommes prisonniers de nos catégories de pensée, avec une quasi impossibilité d’en sortir. L’échiquier politique et intellectuel n’est pas divisé entre la droite et la gauche, comme nous le croyons trop souvent, il est divisé entre les modernes et les modernistes. Et l’échiquier n’est pas plat, il est rond, c’est pourquoi les pensées extrêmes se rejoignent. L’opposition politique n’est donc pas entre la droite et la gauche, mais entre les modernes et les modernistes, entre ceux qui défendent la modernité, et ceux qui défendent le modernisme. La modernité c’est ce qui est éternel, c’est la source fraîche qui abreuve perpétuellement. Les modernes sont ceux qui plongent leur réflexion dans le passé afin d’en éclairer le présent et d’en nourrir le futur. Le modernisme c’est la rupture perpétuelle, l’obligation constante du changement et de la nouveauté. Le moderniste vit toujours dans le présent, coupé du passé et sans s’interroger vraiment sur l’avenir, il est coupé de ce qui a pu se passer avant lui, et il ne se préoccupe pas de ce qui pourrait advenir après. Voilà la seule opposition intellectuelle et politique valable, la dialectique qui permet de comprendre l’action de Léon XIII ainsi que le mouvement du XIXe siècle. C’est en moderne que Léon XIII s’oppose aux modernistes, en moderne aussi qu’il aborde les lourds problèmes de son temps et qu’il offre des solutions.

    Il est courant de dire que l’Eglise a condamné le libéralisme ; cela n’est pas tout à fait exact. L’Eglise ne s’oppose pas à la liberté, c’est d’ailleurs l’un des principaux enjeux du pontificat de Léon XIII que de démontrer au monde que la religion catholique n’est pas l’ennemie de la liberté. Mais ce que rejette Léon XIII dans le libéralisme c’est la volonté des libéraux de couper l’homme de ses racines –qui pour le pape sont des racines divines- afin d’en faire un individu sans lien, sans devoir, ce qui est contraire à la loi naturelle elle-même. Si le libéralisme est décrié c’est pour ce qu’il contient de modernisme, et non pas pour sa défense de la liberté. Au contraire, Léon XIII ne cesse de réclamer la liberté des personnes, notamment la liberté religieuse. Il ne cesse de demander aux chefs d’Etat que l’on respecte le droit de chaque personne de rendre un culte à Dieu, sans crainte des persécutions et des vexations, il ne cesse de demander la liberté religieuse à des Etats et des gouvernements qui, peu ou prou, la bannissent, et interdisent même certaines fois la pratique du culte catholique.

    La différence d’appréciation de la liberté entre les libéraux et le pape est patente dans les écrits de Léon XIII. La définition qu’il donne de la liberté est très claire :

    Donc, dans une société d’hommes, la liberté digne de ce nom ne consiste pas à faire tout ce qui nous plait ; elle consiste en ce que, par le secours des lois civiles, nous puissions plus aisément vivre selon les prescriptions de la loi éternelle. La fin suprême vers laquelle doit aspirer la liberté humaine, c’est Dieu.

    "Que la liberté ne consiste pas à faire tout ce qui nous plaît, voilà qui peut déjà surprendre, mais placer la raison même de la liberté de l’homme en l’accomplissement de la volonté divine, c’est un retournement dialectique complet par rapport aux perceptions de son siècle. Cela pose alors la question de la liberté de culte, et notamment de la séparation de l’Eglise et de l’Etat."

    "L’Etat ne rend aucun culte à Dieu et n’autorise aucun culte public. Non, de par la justice ; non, de par la raison, l’Etat ne peut être athée, ou, ce qui reviendrait à l’athéisme, être animé à l’égard de toutes ces religions comme on dit, des mêmes dispositions, et leur accorder indistinctement les mêmes droits."

    C’est déjà une critique acerbe et acide du relativisme. Toutes les religions ne se valent pas, par conséquent l’Etat, qui doit établir la justice civile, ne peut pas soutenir toutes les religions -ce qui serait injuste- il doit soutenir la meilleure des religions, et la meilleure c’est la vraie, c’est-à-dire celle fondée par le Christ. Ne reconnaître aucune religion de la part de l’Etat ce serait établir un Etat athée, or l’athéisme ne peut pas être soutenu puisqu’il n’est ni rationnel ni réel. La séparation de l’Eglise et de l’Etat est donc un concept qui n’est pas acceptable.

    "Nous ne voulons pas nous arrêter à démontrer ici tout ce qu’a d’absurde la théorie de cette séparation ; chacun le comprendra de lui-même. Dès que l’Etat refuse de donner à Dieu ce qui est à Dieu, il refuse, par une conséquence nécessaire, de donner aux citoyens ce à quoi ils ont droit comme hommes ; car, qu’on le veuille ou non, les vrais droits de l’homme naissent précisément de ses devoirs envers Dieu."

    En revanche, ce que Léon XIII défend c’est la distinction –et non pas la séparation- entre ce qui relève du temporel et ce qui relève du spirituel. Séparer l’Etat de l’Eglise, c’est bâtir un Etat athée ; distinguer l’Etat de l’Eglise, c’est bâtir un Etat laïc. En combattant l’athéisme politique, Léon XIII ne fait rien d’autre que défendre la laïcité.

    Le concept de liberté ne s’applique pas seulement au domaine politique, il touche également la question de l’école et de la liberté d’opinion. Là aussi les débats furent très vifs tout au long du XIXe siècle.

    Concernant l’école Léon XIII a toujours défendu la liberté d’enseignement et la liberté pédagogique contre la prétention des Etats à nationaliser l’éducation et à interdire toute école libre. Ce funeste mouvement de nationalisation et d’appropriation des écoles, des collèges et des universités par l’Etat est un mouvement général en l’Europe, même si la France a appliqué avec plus de rigueur cette idéologie. Partout, des écoles fondées par des congrégations religieuses ou bien par des associations laïques sont soit interdites, soit intégrées de force dans le giron de l’Etat. Ce mouvement est d’autant plus terrible que la raison qui pousse l’Etat à nationaliser l’éducation n’est pas une raison d’efficacité éducative, mais de formatage des esprits et d’endoctrinement politique. En France la chose est claire, il s’agit de fabriquer des êtres qui soient des suppôts du nouveau régime, et qui soient aptes à faire la guerre à l’Allemagne, déclarée ennemi de l’Etat.

    "Nous recommandons avec une nouvelle insistance à votre foi et à votre vigilance, la jeunesse qui est l’espoir de la société. Appliquez à sa formation la plus grande partie de vos sollicitudes pastorales. Quels qu’aient déjà pu être à cet égard votre zèle et votre prévoyance, croyez que vous n’en ferez jamais assez pour soustraire la jeunesse aux écoles et aux maîtres prés desquels elle serait exposée à respirer le souffle empoisonné des sectes."

    A ce sujet l’interdiction de la collation des grades universitaires -c’est-à-dire la possibilité pour une université de décerner les titres de licencié, maître et docteur- qui a été faite en France en autorisant uniquement les universités d’Etat à attribuer de tels grades, est une grave atteinte à la liberté d’enseignement, d’autant que les facultés catholiques avaient une prééminence historique de plusieurs siècles sur ce sujet.

    Quant à la liberté de la presse, qui est un des grands sujets du XIXe siècle, il est évident que le pape y est favorable, à condition que cette liberté respecte les personnes. C’est pourquoi il s’inquiète de la multiplication de journaux antichrétiens qui non seulement diffusent des erreurs sur la religion catholique, mais produisent certaines fois de véritables appels à la haine envers les chrétiens. Ce n’est pas aller contre la liberté de la presse que de demander la censure d’articles ou de journaux qui ne respectent pas la liberté des consciences, car toute liberté n’est pas un droit, car le droit est une faculté morale, or un droit qui va contre la morale n’en n’est plus un.

    Jean-Baptiste Noé est historien. Dernier ouvrage paru, Histoire du Vin et de l’Eglise, 2010. www.jbnoe.fr




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